[Critique] The Chaser (Chugyeogja) de Hong-jin Na

Première long métrage d’un cinéaste déjà prometteur via quelques court-métrages régulièrement primés pour la mise en scène, « The Chaser » permet d’avancer que la Corée du Sud est Le Pays des thrillers de qualité.

Il surpasse tant par la qualité des scénarios que la noirceur de ses intrigues la plupart des productions internationales travaillant ce genre passionnant.

A y regarder de plus près, c’est peut-être en partie par une mise en scène singulière de la violence . Force est de constater que l’approche de la violence par le continent asiatique est radicalement différente de l’occidentale.
Loin de s’engager dans les méandres philosophiques du bien et du mal à la lumière du judéo-christianisme, l’acte de violence y est perçu comme totalement intégré à une manière de communiquer avec l’autre.

Que l’on pense à « Old Boy » de Park Chon Wook ou « I saw the devil » de Kim Jee Woon, on ne peut pas accuser les coréens de l’utiliser gratuitement.
C’est aussi le cas avec « The Chaser ».

Le quotidien y est jonché d’actes violents. Ainsi, on verra là une gifle pour une erreur d’un subalterne, ici un coup à un automobiliste trainant à faire un constat ou une mise à tabac d’un suspect dans un commissariat. La violence est banale et quotidienne. Parfois même ressentie comme drôle ou légitime. « 

Le problème est que la banalisation de la violence rend le spectateur amorphe devant un festival d’actes gratuits et finalement parfaitement invisibles car habituels. A force de l’intégrer à tous les genres dans une course éperdue à la surenchère, elle devient normale. A l’image d’une certaine partie du cinéma thaïlandais qui en a fait sa marque de fabrique. Mais si l’on contourne les  films d’exploitation du genre (comme le Cat III hong-kongais ou le pinku-eiga japonais ), on peut avancer que bien souvent, dans le cinéma asiatique, la violence n’est pas gratuite bien qu’omniprésente.

L’approche occidentale est différente  de par une culture qui fait que si la violence est utilisée, elle doit servir une idée ou un genre.
Elle est de trois types : la première est utilisée comme concept. Elle est purement visuelle et sert à provoquer l’effroi voire même la jouissance de certains amateurs du genre (voire la nouvelle vague des « Saw like », « La colline à des yeux », « Hostel ».
La seconde, l’utilise artificiellement pour entretenir un scénario subversif et drôle à la fois mais à des fins visuelles (tel Tarantinoinfluencé sans conteste par les chambaras nippons comme avec ses 2 volets de « Kill Bill »). Enfin la troisième sert des desseins de critique sociale permettant de dédouaner l’auteur d’une quelconque démarche voyeuriste (tels Haneke dans « Funny Games » ou Cronenberg et son « History of Violence »).

Dans l’univers sombre de « The Chaser »,  la violence sert à dénoncer un univers qui fabrique ses démons. Elle y est quotidienne, glauque et sans retenue. Mais jamais purement visuelle, jamais à des fins autre que pour faire entendre en quoi les hommes sombrent dans les pulsions primaires par une mécanisation aseptisée des rapports humains.
On y voit tour à tour le psychanalyste à l’éthique douteuse qui utilise l’interprétation sauvage pour faire craquer le suspect, le héros qui traine une petite fille de 7 ans dans sa traque et s’en sert à l’occasion pour faire le guet, les flics qui attendent derrière une porte que l’ex-collègue finisse de tabasser le suspect et le citoyen lambda qui jette des excréments sur le maire pour protester sur ses conditions d’existence.
Voilà le contexte dans lequel le réalisateur nous plonge sans aucun ménagement. Ajoutons à cela des dialogues parfois crus et les insultes aussi banales que de demander le sel à son voisin de table, et vous comprendrez que rien n’est laissé au hasard pour vous propulser dans un monde chaotique.

Et il ne faudrait pas omettre Séoul, la capitale qui sert d’écrin au film. Cette ville provoque à elle seule déjà un sentiment d’oppression et de vitesse qui empêchent les hommes de s’appréhender autrement que des objets. Avec ses décors très urbains, « The Chaser » utilise la capitale coréenne comme un personnage à part entière. Les ruelles, les quartiers chauds, les embouteillages bruyants, la nuit animée aux néons blafards et les foules anonymes s’affairant dans toutes les directions créent une atmosphère tendue et dynamique à la fois. Comme si la ville était à l’image des monstres qu’elle cache derrière ses églises et ses murs de villas clinquantes.


Le réalisateur possède un talent incontestable pour filmer la ville et faire ressentir son aspect aliénant. Par sa direction d’acteur, via l’excellent Yun-seok Kim (dont la palette de jeu s’étend de l’inoubliable « L’île » de Kim Ki Duk au « Running wild » nerveux de Kim Sung-Su) il parvient à glisser avec habileté du drame à la comédie afin de soulager par à coup une tension sans jamais sombrer dans le guignolesque.
Son héros jure, frappe, ironise et insulte en guise de dialogue avec autrui. Il est à la fois cet ancien flic corrompu et ce proxénète minable, tout en étant un homme à l’humanité émouvante. Refusant de subir, il agit et se met toujours en danger. Une personnalité entière difficilement insérable dans un univers très hiérarchisé comme celui de la Corée du Sud.

L’atmosphère ainsi plantée, le pré-texte intégré, l’intrigue peut alors s’épanouir via ce parfait anti-héros. A la recherche du client qui lui arrache ses « filles » et lui pénalise un commerce juteux, il est convaincu que celui-ci le fait pour des motifs pécuniaires en revendant ses prostituées. Dans une course contre la montre pour sauver l’une d’elles, il s’acharne à traquer le suspect. Ce sera donc au départ pour des motifs des plus narcissiques : son business, sa source de revenus puis finalement la culpabilité d’avoir entraîné ces femmes dans un destin morbide, et la vision brutale et violente d’une petite fille dans un univers qu’il a en partie créé.

En réalisant que le client n’est autre qu’un assassin en série, il entre dans un autre univers. Et force est de constater que l’idée d’un serial-killer sans aucun charisme est une idée de génie. Ha Jeong-woo jusqu’alors confiné à des dramas que son physique romantique et innocent servaient habilement est utilisé totalement à contre-emploi de ce qu’il dégage.

Il est de coutume d’avoir un tueur au physique singulier, à la psychologie complexe et aux motivations machiavéliques (que l’on pense à « Seven » de David Fincher ou à ‘Le Silence des Agneaux » de Jonathan Demme). Mais d’en faire le banal voisin de palier, souriant et poli, le monsieur tout le monde à la vie morne et plate peut frustrer et terrifier à la fois. Il est en effet nettement plus confortable de penser l’assassin comme un homme distinguable et surtout radicalement différent de soi.
Et c’est exactement la même représentation d’effroi que ressent Joong Ho. Comme si son inhumanité pouvait encore être surprise par des monstres qui ne s’intéressent pas à l’argent et au sexe, comme dans le monde qu’il croit maîtriser, mais à jouir purement et simplement de détruire littéralement le corps des femmes qui tombent dans ses filets.

Et le réalisateur de réussir à nous faire adhérer à la personnalité si contrastée de son héros. Cet homme qui n’a rien d’enviable, sans aucun scrupules, brisé par une existence où il n’a jamais fait de concessions peut être par cynisme, sûrement par vanité, et sans réelles aspirations. Un individualiste comme des millions d’autres dans lequel on ne parierait même pas sa chemise pour aider une vieille dame à traverser. Joong Ho va puiser au plus profond de lui même des ressources de volonté et de courage pour une cause juste et redonner enfin un peu de vie à une âme que l’on aurait pu qualifier de morte. Affublé de la petite fille de la victime dont il se décide à prendre soin à défaut de lui trouver une babysitter plus adaptée, il va tenter de lui retrouver sa mère. Cette rencontre offre de beaux moments permettant au réalisateur de nous donner à voir des facettes plus humaines et émouvantes chez son héros. Cette petite fille remet en question ses mensonges et son comportement égoïste du haut de sa vulnérabilité d’enfant propulsé dans un univers cruel qu’elle n’aurait jamais du avoir à connaître.

Il y a bien une critique sociale dans « The Chaser », au delà du polar noir et speedé et c’est ce qui le fait trancher d’une oeuvre classique. C’est cette autre forme de violence que dégage « The Chaser » qui est la plus dérangeante. Celle qui nous met face à nous même, à ce que nous sommes devenus. Une société impitoyable, totalement tournée sur ses propres intérêts et apathique. Que ce soit le serial-killer comme l’anti-héros, chacun possède une part de nous même et chacun traduit  » le malaise dans la civilisation ». Des monstres créés par une société du toujours plus pour de moins en moins.
Et ce n’est pas ici la justice des hommes qui peut offrir la rédemption. La police y est représentée comme totalement incompétente et ne servant pas la population mais une hiérarchie vérolée trop préoccupée par son statut.

On pourra néanmoins reprocher à Na Hong-Jin de surfer sur une vague porteuse. Qui connait le cinéma Sud Coréen pourra se souvenir des « Memories of Murder« , en passant par les « Public Enemy » usant et abusant de policiers corrompus et incompétents, et les ficelles classiques que sont les ralentis pour renforcer l’émotion sur des gros plans de souffrance. Mais il faut lui reconnaître qu’il n’est en aucun cas une copie de plus. Il prend une tournure radicalement différente.

Le film souffre aussi de situations illogiques qui servent, semble t-il, uniquement à permettre au serial-killer de continuer ses exactions. Sans spoiler le dénouement, on sera surpris que le héros n’entende pas son portable sonné dans sa poche, qu’un flic suivant le suspect reste impassible à attendre plus d’une heure que celui-ci sorte d’une petite épicerie de quartier. Peut-être est ce encore dans une optique de dénoncer avec férocité une police totalement décalée sinon avec le bon sens au moins avec les fonctions même de sa profession.

Vous l’aurez compris, avec « The Chaser », le tableau est des plus pessimistes et la fin n’apportera pas l’espoir escompté.

Lotus de la compétition Action Asia au Festival du film asiatique de Deauville 2009, « The Chaser » a raflé  tous les prix importants au 45ème festival du film de Daejongsang en 2008 et a attiré plus de 5 millions de spectateur au pays du matin calme !
Evidemment, comme les USA se font une spécialité d’adapter ce qui a marché et qui promet des dividendes profitables, les droits d’adaptation ont été vendus aux studios hollywoodiens et bientôt une version américaine devrait voir le jour peut-être sous la direction de Scorsese (qui s’était déjà chargé d’adapter « Infernal Affairs » d’Andrew Law avec son « Les infiltrés »).
A défaut de se réjouir d’une initiative de copiste, on peut juste espérer que cela permettra au public de s’intéresser de plus près au cinéma sud coréen qui s’avère très prolifique.

Note du film :

Vous pouvez également lire la critique de Zirko pour The Chaser.


Titre : The Chaser
Réalisé par Hong-jin Na
Avec Kim Yoon-seok, Ha Jeong-woo, Yeong-hie Seo
Titre original : Chugyeogja
Genre : Action , Policier
Durée : 123 min
Sortie française : 18 mars 2009

Synopsis: « Joong-ho, ancien flic devenu proxénète, réalise que ses filles disparaissent les unes après les autres.
Très vite, il comprend qu’elles avaient toutes rencontré le même client, identifié par les derniers chiffres de son numéro de portable.
Yong- min est le tueur en série et il l’arrête au cours d‘une bagarre violente. Arrêtés par la police, Joong-ho parvient à savoir que le tueur a tué douze femmes et que Mi-jin, sa « fille » est encore vivante.  Selon le délai légal de 12 heures de la garde à vue qui maintient le suspect aux prises avec la police, il ne lui reste que quelques heures pour retrouver la trace de son employée, séquestrée dans la maison du tueur. Mais la police se concentre à rechercher des preuves pour arrêter Yong-min au lieu d’essayer de sauver Mi-jin… Joong-ho se lance alors dans une chasse à l’homme, persuadé qu’il peut encore sauver Mi-jin, la dernière victime du tueur. »


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3 Commentaires

  1. maximus0223 dit :

    j’ai beaucoup aimé ce film, très noir!!!

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