[Critique] J’ai rencontré le Diable (Akmareul boatda) de Kim Jee Woon
Kim Jee-woon revient enfin.
« Enfin », parce qu’après le tout en délicatesse d’un « 2 Soeurs », la brutalité d’un « A bittersweet life » et le jouissif « Le bon, la brute et le cinglé », on ne pouvait qu’être persuadé d’avoir repéré un réalisateur hors du commun.
Singulier parce que capable de travailler avec des matériaux et des thèmes totalement disparates via une parfaite maîtrise et surtout une aptitude à surprendre et à toujours laisser un besoin de réflexion.
Passer avec une telle maestria du registre de film de genre qu’est « 2 Sœurs » au polar noir et violent d’un « A bittersweet life » pour finir sur la comédie western à la sauce sud coréenne « Le Bon, la Brute et le Truand », on avait encore jamais vu cela de mémoire de cinéphile.
Aussi, c’est avec un réel plaisir doublé d’une attente pleine d’espoirs que « I saw the devil » se présentait.
Pour couronner le tout, Kim Jee-woon nous offre un duo d’acteurs que l’on peut humblement considérer comme relevant du « haut du panier ». Deux méga-stars au pays du matin calme, rien moins que Lee Byung Hu (avec qui il a déjà tourné dans ses deux précédents films) et Choi Min Sik (« Shiri », « Failan », « Ivre de femmes et de peinture » et surtout « Old Boy » dont tout le monde peut se rappeler).
Et pourtant Choi Min-Sik s’était promis de ne plus tourner pour manifester sa réprobation de la politique de quota annuel de production de films coréens. Mais Kim Jee-woon a du avoir les arguments nécessaires à convaincre cet immense acteur à revenir sur son engagement pour s’investir dans son film. Et on l’en remercie.
C’est donc après deux années de silence qu’il est de retour sur les écrans dans un rôle particulièrement dérangeant et totalement à contrecourant des rôles qu’il endossait jusqu’alors.
Si on ne présente plus un tel talent que celui de Kim Jee-woon , un réalisateur au cinéma très visuel, on peut néanmoins décliner ses particularités quant à sa manière de filmer et de mettre en scène.
L’espace joue toujours un rôle majeur dans l’atmosphère générale de ses oeuvres et dans sa mise en perspective des personnages. Le choix des acteurs n’est jamais fortuit. Le physique de ceux ci doit impérativement servir le rôle qu’ils endossent.
On notera ainsi qu’il a parfaitement su exploiter ce que dégagent Lee Byung Hu et Choi Min Sik via leur physique.
L’un, figure même de l’homme romantique au visage doux et à la silhouette virile, l’autre plus massif, presque animal dans cette capacité hallucinante à exprimer le désir brut et les émotions primaires telle que la colère ou la rage.
Il faut donc voir dans ce duo, un matériau telle une glaise à modeler. La mise en scène va ainsi la travailler pour la conduire à une forme qui va évoluer parallèlement aux événements interactifs entre les deux acteurs. Et sa structure finale va donner un film particulièrement sombre.
A la fois visuellement ultra violent, il est aussi psychologiquement difficile à supporter. La violence n’a néanmoins rien de gratuit, elle invite à la réflexion et au positionnement du spectateur. Il ne s’agit pas de la juger de manière manichéenne, mais de la comprendre comme un mode de réponse à un comportement.
Et là est le virage que prend le film, soit au deux cinquième de son intrigue. On quitte une narration balisée du « thriller classique » pour entrer brutalement dans un univers où le héros nous surprend par son cheminement.
L’histoire n’a rien à voir avec celle d’une simple vengeance froide et abrupte. Bien au contraire.
Comme l’indiquait Kim Woon ji dans une interview accordée à Sancho-asia en 2006 :
« [..]la vengeance en elle-même n’est pas le but, l’important c’est que le personnage se découvre, qu’il découvre la vérité qui était cachée en lui. »[..]
C’est exactement sur ce point qu’il se distingue d’un Park Chan Wook plus intéressé par l’analyse du processus de la vengeance que des conséquences psychologiques sur son instigateur.
Et c’est là que l’on peut apprécier la singularité de « I saw the devil » (littéralement « J’ai vu le diable » mais qui devrait plutôt être traduit par « J’ai rencontré le diable » ).
Le désir de vengeance est une chose. La vengeance, elle, n’est jamais satisfaisante dans la mesure où elle laisse toujours à la victime, qui tente par cette voie de quitter une position insoutenable, une douleur que l’acte de punition ne pourra jamais faire taire.
Il y a ceux qui voudront châtier immédiatement pour soulager une douleur insupportable, d’autres qui vivront avec cette injustice dans l’espoir de la voir juger par le tiers étatique et les autres ..
Aussi l’éclairage se porte sur cette souffrance et les différentes tournures qu’elle prend au fur et à mesure de l’action. Il ne s’agit pas de regarder le processus de la vengeance mais de sentir ce que l’acte de vengeance induit crescendo. Et les conséquences permettent de donner un double sens au titre du film.
Là est son coup de génie.
Et notre héros de s’engager dans une voie inédite, un chemin qui lui fait découvrir une part de lui-même qu’il n’aurait jamais pu envisager, face à un bourreau qui devient sa proie.
Mais à jouer au chat avec la souris, quand on a jamais été du côté des prédateurs, on retrouve cette dernière dans une colère qui peut mobiliser des trésors d’ingéniosité, et, en l’occurrence, de cruautés. Victime malgré lui du « fascinare » (étymologie de « fascination »), il s’aliène dans un paradoxe où répulsion et ensorcellement dirigent ses actes .
Le rejet et l’attraction à la fois qui sont aussi la position du spectateur bien que pour des motifs totalement différents.
C’est ce passage, ces jeux de basculement de rapports de force qui sont réellement envoûtants, même si renforcés par une esthétique visuelle morbide. En réalisant ce qu’il devient, il sait alors que celui qui gagnera à ce jeu qu’il croyait maîtriser en adoptant la position du bourreau, ne peut-être que le monstre qu’il voulait éliminer.
La frontière entre le bien et le mal s’efface alors dangereusement avec une prise de conscience qui tarde à venir induisant des meurtrissures encore plus traumatisantes. Et puisqu’il s’agit de punir le diable incarné, il faudra alors utiliser ses propres failles au détriment de sa conscience et de son humanité.
Sans déflorer la fin, soulignons qu’elle est d’une beauté émotionnelle superbement interprétée par Lee Byung Hun, qui matérialise à quel point on ne peut sortir indemne d’un tel combat avec les pires démons qu’ils soient ceux de l’autre comme des siens.
Cependant certains pourront ne pas entrer dans la manipulation du réalisateur, rebutés par tant d’excès.
Encore que le cinéma Sud Coréen est un cinéma d’excès par définition culturelle. Ce pays, que l’on pourrait qualifier de Méditerranée de l’Asie, déploie larmes, violences, rires et hurlements comme le Japon distille la pudeur, esquisse un sourire, ou suppute un sentiment de tristesse (que le roman « Stupeur et tremblements » d’Amélie Nothomb met parfaitement en scène).
Il faut juste, sinon connaître, faire l’effort d’accepter cette différence culturelle pour appréhender au mieux les palettes d’émotions que peuvent susciter le film.
Sans cela, on passera à côté d’un très bon scénario soutenu par deux acteurs qui donnent de leur personne pour porter un film magistralement réalisé et auquel ils croient.
Il est à noter que la commission de visionnage du cinéma sud coréen a imposé au réalisateur de couper certaines scènes du film bien qu’il soit toujours estampillé comme interdit au moins de 18 ans.
Malgré cette censure, « I saw the devil » a pu culminer au second rang du box office au pays du matin calme pendant de longues semaines.
Note du film :
Titre : J’ai rencontré le diable
Date de sortie en Corée du Sud : 12/08/2010
Date de sortie en France : Indéterminée
Réalisé par Kim Jee-woon
Avec Choi Min Sik, Lee Byung Hun, Cheon Ho Jin, Jeon Guk Hwan
Titre original : Akmareul boatda
Long-métrage Sud Coréen
Genre : Thriller
Synopsis : « Joo-yeon est au téléphone avec son fiancé Su-hyeon à qui elle explique son retard en raison de son attente d’une dépanneuse pour lui changer un pneu. Un inconnu lui propose de l’aider mais elle décline la proposition. Celui-ci la force à le suivre. Il s’avère être Kyung-chul, un tueur psychopathe qui prend plaisir à découper ses victimes après les avoir violées. La tête de Joo-yeon est retrouvée par la police dans la rivière séparée de son corps. Totalement fou de douleur, Su-Hyeon, utilise son réseau en tant qu’agent du NIS (National Intelligence Service) pour avoir accès aux fiches sur les coupables potentiels. Il se lance alors dans une chasse à l’homme où le désir de vengeance devient vite un jeu morbide … »













5 Commentaires
Superbe critique, je dis pas mieux et je suis ravie de voir qu’il y a beaucoup de partisans de ce film qui ne sont pas restés sur une vision « occidentale » et qui apprécie l’oeuvre pour ce qu’elle est !!
Et je partage totalement ton point de vue sur la culture coréenne et son apparenté avec la méditérrannée…