[Critique] Never let me go de Mark Romanek
Troisième réalisation de Mark Romanek (dont l’inquiétant « Photo obsession »), « Never let me go » est une adaptation du roman éponyme de Kazuo Ishiguro qui a ici signé le scénario.
Cet écrivain britannique né au Japon, excelle dans les évocations et les sous-entendus, avec pour fil rouge la quête d’identité chez des individus toujours plus ou moins soumis à une condition d’existence qui leur est imposée sans que jamais ils ne se révoltent.
Dans la plupart de ses romans, les héros approchent leur destin comme celle d’une fatalité, après avoir endossé un rôle qu’ils croyaient servir pour une juste cause. Ishiguro s’attache toujours à décrire un cheminement de vie que ses personnages pensent irrémédiablement prédestiné (tel le majordome de « Les vestiges du jour », adapté au cinéma par James Ivory).
Avec « Never let me go », Romanek par le biais d’une introduction écrite, nous informe que dans les années 50, l’espérance de vie atteint déjà les cent ans pour la population.
Ce fait nous intrigue déjà dans la mesure où ce ne fut pas le cas au regard de notre XXI ème siècle mais rien ne nous est dévoilé des raisons qui permettent cette longévité.
Puis, on entre dans le film via un premier plan qui nous dévoile une jeune femme assister en auxiliaire de vie à ce qui semble être le dernier prélèvement d’organe d’un jeune homme.
Il s’agit de Kathy (Carrey Mulligan, inoubliable dans « An Education » de Lone Sherfig et « Brothers » de Jim Sheridan) qui va alors se remémorer un passé particulièrement douloureux et nous l’évoquer.
Elle se décrit comme une « accompagnante » de donneurs d’organe. Mais elle va être aussi notre « accompagnante » via une narration à la fois subtile et terrifiante.
Le film, à l’instar du roman se décline en trois parties distinctes mêlant le destin de trois protagonistes :
L’une au pensionnat « Hailsham » (notez que « Sham » signifie imposture en anglais) qui évoque l’enfance, l’autre au cottage et qui illustre le passage à l’âge adulte et enfin la dernière, celle où les trois personnages vont se séparer pour devenir soit des « accompagnants » soit des donneurs.
Les trois héros brillent par la description tout en finesse de leur personnalité différente mettant en exergue une histoire, qui si elle est fatalement similaire dans sa morbidité, sera vécue différemment.
Nous aurons ainsi tour à tour, les portraits de trois amis d’enfance, dont les destins seront étroitement liés.
Ruth, (Keira Knightley vue dans les « Pirates des Caraïbes » de Gore Verbinsky et plus récemment dans « The Duchess » de Saul Dibb), amie d’enfance de notre héroïne, a toujours été exaltée, et socialement brillante. Devenue adulte, elle n’aspire qu’à être à l’image des autres, ceux du monde extérieur dont on l’a toujours préservé, et qui la fascinent et l’effraient à la fois.
Kathy quant à elle, a toujours été la plus mesurée. Que ce soit dans ses opinions que dans sa manière de se conduire en société. Pudique et réservée, elle a toujours préféré la position d’observatrice à celle d’agissante. Son choix d’accompagnante en est alors que plus compréhensible.

Quant à Tommy (Andrew Garfield, un acteur définitivement à suivre, que l’on a vu récemment dans « The Social Network » de David Fincher mais surtout dans l’excellent « Boy A » de John Crowley), le seul personnage masculin dans ce triangle, il est à la fois le plus sensible et le plus attachant aux yeux de notre héroïne. Malgré une éducation où les relations sont sévèrement balisées entre élèves, il était le seul à s’avérer émotif contrairement aux autres.
Le seul qui finalement attirera l’attention de Kathy par sa différence. Cette différence qui se manifestera plus tard par un désir de vivre intensément le temps qu’il lui reste, fermant néanmoins les yeux devant un destin dont la ponctuation approche.
Afin de mieux nous immerger dans cet univers effrayant, et surtout dans l’optique de mieux appréhender ses personnages, le réalisateur applique aux spectateurs la règle que les gardiens appliquaient à leurs élèves au sein de l’institution Hailsham.
ATTENTION CE QUI VA SUIVRE CONTIENT DES SPOILERS REVELANT L’INTRIGUE DU FILM
Cette mise en scène est ingénieuse car elle nous met dans la même situation que les personnages, et fait comprendre au même rythme que le leur, le sort qui leur est destiné.
Tout au long du film, la règle du non-dit est de mise, que l’avancée de l’intrigue du film comme le passage à l’âge adulte des personnages permettront de dévoiler avec effroi. On ne saura jamais rien de leur naissance, de leurs géniteurs, et c’est par l’intermédiaire d’une enseignante qu’ils apprendront ce à quoi ils sont destinés sans réellement en saisir l’horreur : des donneurs d’organe. Cette révélation provoquera l’exclusion du professeur et étrangement aucune interrogation chez les élèves.
La vérité arrivera lentement à l’image de celle que l’on a épargnée à nos héros, durant leur enfance, cloîtrés dans un monde merveilleux de politesse, de savoir vivre et d’éducation respectueuse des convenances. Cette formation qui, à défaut de les rendre aptes à comprendre le monde, doit les formater à un avenir qu’on leur a déjà destiné mais qu’ils ne connaissent pas.
Dès que l’épanouissement de la vie d’adulte prend forme, à savoir lorsqu’ils quittent le cottage, l’épée de Damoclès du don d’organe se pose.
C’est alors que, dans une quête désespérée d’identité, chacun se cherche, conduisant Kathy à tenter de comprendre les desseins de cette institution, et ouvrir la boîte de Pandore.
Et ceci va nous plonger dans un univers à la fois envoûtant par les interrogations qu’il induit mais surtout effrayant par les réponses qu’il peut suggérer.
Constat doublement amer, à la fois dans cette passivité face à une situation ignoble à nos yeux que notre éducation conduirait à la révolte, et pathétisme dans la quête d’identité qui passera par le mimétisme pour beaucoup d’entre eux.
Ainsi, Ruth, viendra à l’adolescence mimer le sentiment amoureux perçu avec jalousie chez son amie Kathy, pour accaparer l’objet de son amour et la priver de cette émotion qu’elle ne connait pas. Y voyant un plus d’humanité qu’elle ne possède pas et auquel elle aspire désespérément. Désirant plus que tout au monde, au point d’en oublier sa singularité, être à l’image des autres, de ceux qui constituent le monde auquel on l’a soustraite, elle en arrive pathétiquement à reprendre les répliques et les postures des personnages vus dans un sitcom pour mieux coller à ce qu’elle croit être la normalité.
Kathy, quant à elle, se plongera dans une revue pornographique, tentant d’y trouver des réponses, à défaut de comprendre ce qu’est être une femme, et ce qui engendre le désir sexuel chez l’autre sexe. On comprend que sa retenue, sa position d’observatrice qui caractérise sa personnalité, lui a permis de penser l’univers dans lequel elle évoluait avec beaucoup de justesse, loin des passions et des mimétismes. Elle se refuse à singer des comportements que son amie lui dit être ceux de la norme, considérant, avec intelligence, que sa différence est une partie de ce qui définit la condition humaine.
Tommy, pour sa part, quoique intrigué par ce monde extérieur, est dans une position intermédiaire aux deux jeunes femmes. Il connaît le sentiment amoureux, comme le désir et devient malgré lui, un enjeu de rivalité entre les deux amies.
Et c’est par le biais de l’amour, ce sentiment par essence humain, que nos personnages ressentent le moyen d’esquisser un espoir de sursis à une vie dont la fin est prévue à brève échéance une fois adulte. Pour Ruth, simplement afin de vivre plus longtemps, pour Tommy et Kathy, afin de partager le plus longtemps possible ce sentiment sublime qui transcende leur désespoir.
Ainsi nos protagonistes songent un possible avenir via des rumeurs romantiques. Comme ces cours de dessins quand ils étaient encore enfants, censés mettre en exergue leur capacité émotionnelle, et leur aptitude à vivre une relation d ‘amour véritable.
Ils restent néanmoins dans une position infantile et d’ignorance que leur éducation au sein d’une institution se posant comme protectrice et gardienne d’une certaine morale a maintenu dans une optique des plus égoïstes. Ils n’ont donc pas les outils indispensables pour dénouer les enjeux de la réalité.
Ainsi, Kathy ressent soudain l’espoir, motivée par son amour pur pour Tommy, malgré son caractère peu enclin à l’imagination de lendemains meilleurs. Pour vivre encore un peu ce sentiment pour ce garçon qui a toujours suscité en elle un supplément d’âme, une impression d’exaltation de son être, elle accepte de croire en la rumeur et d’aller voir la directrice pour y parler de son amour pour Tommy. Le jeune couple, affublé de ses dessins comme témoignage de sa capacité à éprouver de l’émotion, se présente avec une candeur que le spectateur ne peut que trouver émouvante même si, à présent, il n’est plus dans cette représentation innocente dans laquelle le réalisateur a tenté de le maintenir.
Et devant la réalité qui leur est révélée par la directrice de ce à quoi servait les cours de dessins, c’est tout un pan d’espoir qui s’effondre avec une violence que le réalisateur arrive parfaitement à nous faire ressentir et dans la même intensité que pour le jeune couple. En formulant dans une phrase d’une cruauté inouïe mais paradoxalement involontaire en raison de sa représentation de ce que sont ces élèves qu’elle a formés, « nous voulions savoir si vous aviez une âme », c’est ici, qu’un fossé nous sépare brutalement via notre réaction diamétralement opposée à celle du jeune couple.
Le réalisateur met magnifiquement en relief cette violence verbale devant la pureté des êtres qui l’entendent. Voir nos amoureux fragiles et purs face à l’horreur de cette humanité qui les considère comme des viviers à organes sains, ne rien montrer de leur détresse, ne pas esquisser une quelconque colère nous anéantit.
Ils ne plissent pas des yeux, n’émettent pas la moindre protestation et se retirent en remerciant d’avoir été reçus.
Seul Tommy, une fois la maison quittée hurlera sa colère et sa rage stérile puisqu’impossible à soulager dans un chemin forestier à l’abri du regard des autres. Cet instant là est d’une puissance émotionnelle telle qu’il peut vous arracher des larmes, comme si enfin un moment de colère, un instant d’insoumission soulageait notre rage devant des destins sacrifiés pour des raisons purement égoïstes.
Mais même cette émotion là est contenue dans une forêt à l’abri des regards, pour ne déranger personne, pour n’être entendue peut-être que par le ciel et observée avec une profonde tristesse par Kathy, enfermée dans la voiture qui les a conduit à cette forêt.
Ce film reste un drame pessimiste sur l’absurdité existentielle et peut surprendre par son décalage un public habitué à la révolte, l’insoumission, la quête de justice. En effet, ce qui s’avère insupportable c’est l’absence de rébellion des donneurs, cette soumission à une condition qui leur est imposée et à laquelle ils sont endoctrinés dès leur enfance dans des collèges coupés du monde par des clôtures dessinant déjà un monde qui n’est pas le leur : celui du dehors.
Une soumission inconditionnelle à la doctrine sociale. La notion même d’échapper à cet environnement leur est totalement étrangère. Les personnages ne prendront jamais la fuite car cet acte est en lui-même incompatible avec leur fonctionnement. Ils n’entendent même pas ce que cela peut vouloir dire.
Tout simplement parce que la notion de choix, de libre arbitre leur est totalement étrangère.
Et le spectateur de se souvenir de cette rumeur savamment entretenue au pensionnat qui leur faisait croire que s’ils franchissaient la clôture du collège, ils risquaient les pires souffrances que le monde extérieur génère. Endoctrinés ainsi depuis leur enfance, ils pensaient les gardiens comme sachant et protecteurs et non pas comme des geôliers.
Quant à la mise en scène, il faut reconnaitre au réalisateur une virtuosité pour raconter un sujet aussi douloureux avec une forme aussi douce voire lyrique via une photographie des plus sublimes.
Des paysages comme des forêts, des bords de mer dignes d’une toile impressionniste, et un pensionnat à l’architecture si surannée baigné par les bruits des jeux des enfants, qu’il en est rassurant.
« Never let me go » est le contraste entre cet écrin superbe et un contenu terrifiant que Carey Mulligan incarne assez magnifiquement. A la fois avec son visage presque enfantin face au bilan prématuré de sa vie, elle donne à voir, ressentir le désespoir qui s’étend et ne se dissipe jamais. Mais aussi, du haut de sa vulnérabilité entretenue par une éducation et une sensibilité qui ne peuvent rendre que plus violente cette destinée inique.
Sa dignité, sa pudeur et sa force de caractère face au chaos sont sublimes. Ses amis s’autorisent à imaginer un avenir avec un sursis, se prennent à rêver un destin moins bref et lui permettent ainsi via ses liens affectifs de vivre des émotions, penser une existence que jusqu’alors elle ne songeait même pas à interroger. Mais la perte des seuls être chers la laisse seule avec son questionnement et la terrible fatalité incontournable. Une double peine.
Avec « Never let me go » malgré une ambiance constamment pesante, faisant pressentir une souffrance inéluctable chez des êtres pétris d’innocence, Romanek trouve malgré tout le moyen de nous fasciner dans cette chronique dramatique de trois destins voués à un désenchantement manifeste. Par le biais de la fiction, il introduit une interrogation philosophique sur un sujet sensible et d’actualité.
Ce que vaut une vie, et ce qu’induit certes le clonage, mais aussi ces dons d’organe ( qui rappellent inévitablement ces trafics illicites qui fournissent des organes via des populations du tiers monde qui y trouvent leur unique moyen de subsistance). Ces dérives sous-jacentes remettent en question l’éthique et l’horreur d’une humanité qui hiérarchise la valeur des vies selon une grille marchande.
Le film nous projette ainsi dans des questionnements sur l’évolution de nos sociétés via le progrès scientifique et les histoires d’amour comme celles des amitiés qui unissent nos trois personnages rendent encore plus violentes ces interrogations.
Notez que pas à un seul instant le terme de « clone » ne sera utilisé, toujours dans cette optique de structurer le film dans le non dit. Une fois seulement, les amis de Ruth lui diront avoir vu sa « copie » et ce, une fois l’âge adulte atteint. Sa réaction sera celle du déni, ne trouvant aucune ressemblance avec cette femme, mais traduira l’idée qu’il s’agit bien de cette thématique.
Mais il est important de souligner que « Never let me go » n’est en aucun cas un film de science fiction.
Le prétexte de la donation d’organe est un simple levier pour mettre en exergue une société où il y aura toujours des hommes qui subissent un destin qu’on leur a fait croire comme légitime, formatés depuis leur plus tendre enfance pour être maintenus dans une soumission qui ne leur permet pas de comparer leur condition à celle des autres. De là à penser à certaines dictatures, il n’y a qu’un pas.
C’est dans cette mise en relief de ces cheminements vers une conception de l’existence comme fataliste, cette approche philosophique que le film tente de transmettre l’idée que la soumission est une notion entretenue à grande échelle au service d’une poignée, que sa structure de fonctionnement induit inévitablement une société de preneurs qui reçoivent sans jamais donner.
Note du film :





Titre : Never Let Me Go
Réalisé par Mark Romanek
Avec Carey Mulligan, Andrew Garfield, Keira Knightley
Date de sortie cinéma : 2 mars 2011
Long-métrage américain
Genre : Drame
Durée : 103 min
Année de production : 2010
Synopsis : « Kathy, Ruth et Tommy ont grandi dans un établissement clôt où il était impossible de franchir librement les murs extérieurs.
Leur éducation stricte a formé des citoyens dociles et obéissants.
Elevés dans un pensionnat à l’écart du monde, ils vont découvrir qu’ils sont en réalité des êtres dont l’existence a pour unique objectif le don de leurs organes… »













31 Commentaires
eh bien heureusement que j’ai vu le film avant de lire cette « critique »… TOUTE l’histoire est dévoilée… devriez prévenir en haut avec un ATTENTION GROS SPOILERS, quelque chose comme ça… cela dit très bonne analyse
Bonjour,
Vous avez raison, j’ai été emportée par mon enthousiasme, omettant qu’il y a des spectateurs qui n’ont pas lu le roman éponyme et qui ne verront pas le film avant un bon mois.
Je m’excuse de cette déconvenue, et vais indiquer la présence de spoilers pour ne plus engendrer ce type de soucis.
Et merci pour votre remarque finale.
Excellent film! Mais surtout excellente critique!! Vous avez retranscrit par moment le réel sentiment du spectateur pendant le film. C’est que vous décrivez est exactement ce que j’ai pu ressentir. De plus il y une excellente analyse du film
Excellente critique, véritablement. Talentueuse de surcroît. Ecrite en bon Français pour finir… Vous avez évité la facilité d’interprétation sur ce très beau film plus subtil qu’il ne paraît, en ne le cataloguant pas d’emblée.
Vos commentaires me touchent sincèrement. Je tente de transmettre au mieux mon ressenti afin de le faire partager avec les lecteurs pour qui j’ai le plus grand respect.
Excellente critique ! Une grande finesse de l’analyse, rendant parfaitement compte du film.
Critique Remarquable . Vous transcrivez mon exact sentiment . j’ajouterais qu’il y’a également une gène des « humains » devant ces êtres au destin tragique.
les deux livreurs de « récolte » de jouets , au débuts du flm qui se lancent des regards etendus .
l’infirmière , visiblement abasourdie par l’ aspect si analogue au sien , de katty .
en sus l
Critique épatante de ce film que je viens de voir. Vous m’avez permis de le comprendre d’autant plus par cette analyse très développée.
Merci !
J’ai rarement lu une critique de cinéma aussi complète et pertinente. Très bien écrit/analysé/dit. J’ai adoré la façon dont le film est scénarisé : subtilité et sous entendus tout le long…
Une critique très complète et très bien détaillée. je n’ai pas encore vu le film mais j’ai lu le livre il y a des années. J’avais adoré ce livre tout en étant « horrifiée » par cette histoire, par ces personnages plein de naïveté et de candeur dont on se sert comme simples « réservoirs ».
J’ai beaucoup aimé votre analyse et j’ai maintenant hâte d’aller découvrir le film qui me parait à la hauteur du livre à la lecture de votre article.
Merci pour cette critique complète, claire et sensible d’un très beau film.
Merci pour votre intéressante critique, très fine et très détaillée.
Je suis globalement d’accord avec vous sauf sur un point qui me chiffonne à propos de la notion de choix : il est évident que ces enfants devenus adultes ont été endoctrinés par l’institut dans lequel ils vivent, et que de manière extérieure, ils n’ont pas le choix. Les moyens mis en place pour les surveiller et prévenir une éventuelle fuite ne sont pas détaillés, mis à part la machine devant laquelle ils passent la main pour être enregistrés. Cette machine n’apparaît plus une fois sortis du lieu « the cottages ». Ce qui nous laisse le droit de penser qu’ils ne sont pas tant surveillés que ça.
Effectivement on est en droit de penser que la notion même de choix de leur vie leur est étrangère, mais il y a certains éléments (notamment ce que leur dit leur instit’, ou plus encore le fait que Kathy soit souvent filmée en train de lire, ou le seul fait qu’ils aient accès à la télévision, et même au monde extérieur) indique peut-être que rien n’empêche qu’ils n’aient eu connaissance de ces notions, du libre-arbitre comme vous dites.
Dans ce cas, j’ai une autre idée, qui me semble être corroborée par la conclusion faite par Kathy : le fait qu’ils ne se révoltent pas n’est pas nécessairement dû à leur éducation stricte, à leur résignation, à leur absence de choix, mais à la sagesse suprême qui consiste à accepter son destin quel qu’il soit. Rien n’indique qu’ils n’acceptent pas pleinement leur destin, en toute connaissance de cause. Ils cherchent bien à vivre plus longtemps, mais ils savent que c’est vain, puisque de toute manière, ce ne serait qu’un sursis.
Après tout, la vie qu’ils vivent ne leur permet-elle pas d’être heureux ? l’éducation qu’ils reçoivent n’est-elle pas soignée et protégée ? De toute manière, qu’on vive 30 ans ou 100, on dira toujours qu’il nous a manqué du temps pour faire ce qu’on voulait. L’urgence de vivre ne rend-il pas leur bonheur plus intense ?
En fait, ils sont seulement délivrés de l’illusion qu’ils vivront longtemps, et qui les empêcherait de mener à bien ce qu’ils veulent faire ; ce qui renvoie à la très ancienne sagesse du « carpe diem » latin. De leur point de vue, n’ont-ils pas une vie heureuse, dans l’amour ? Et ne vivent-ils pas dans le but de donner la vie ?
Bien entendu, la conscience d’être utilisés comme un réservoir à organes est atroce. Elle l’est encore plus, ou du moins elle devrait l’être pour ceux qui acceptent un tel don. Mais ces gens sont à peine montrés. L’intérêt du film n’est peut-être pas là. Kathy dit bien que son travail est bien fait si les gens qu’elle accompagne meurent au premier don : c’est bel est bien une forme de révolte.
En fin de compte, se révolter autrement (fuir, suicide, etc.) serait faire comme ceux qui acceptent ces dons d’organe pour vivre plus longtemps, c’est-à-dire faire exactement ce qu’ils sont en droit de reprocher aux autres. De même que les esclaves aspirent à devenir maîtres, et à avoir des esclaves à leur tour, de même, ils pourraient se sentir en droit de vivre plus longtemps.
Mais telle n’est pas la conclusion : il est tout aussi absurde de se révolter contre la mortalité humaine, que de se révolter contre la loi de la gravitation universelle. C’est ce qui justifie, à mon sens, ce que vous appelez un manque de révolte de la part de ces personnages.
Les protagonistes, et les membres du monde extérieur sont mis à égalité : leur condition est la même. La phrase la plus importante est peut-être celle prononcée par Kathy : « Il n’y a pas de sursis ». Il n’y a de sursis pour personne, pas même pour ceux qui reçoivent un don d’organe. C’est une illusion de sursis. Comme si ces pauvres enfants pouvaient mourir à leur place. Pensée ridicule, et pourtant communément admise, déjà dénoncée par Socrate dans son Apologie.
Je finirai par un simple chiasme : il me semble que dans ce film, le monde extérieur est une figure humaine de la divinité (tout aussi implacable et sans appel), alors que nos protagonistes sont une figure divine de l’humanité.
Je ne sais pas ce que vous en pensez, c’est juste une suggestion d’interprétation légèrement différente.
Inutile sans doute de préciser que j’ai pour ma part été immensément émue par ce film, et qu’il participe à des interrogations philosophiques sur lesquelles je réfléchis depuis un moment.
J’ai vu se film il y à déjà quelques semaines, et sa n’est qu’après que j’ai découvert qu’il n’était même pas encore sortie au cinéma. Ya-t-il une explication à cela ?
« …nous terminons tous, peut être qu’aucun d’entre nous ne comprends réellement ce qu’il a vécu, et que personne n’a le sentiment d’avoir eu assez de temps… » très bon film =)
J’ai été très emue par ce film. Profond, d’une beauté tragique, d’une intimité nostalgique. Le réalisateur a su diriger les protagonistes avec une merveilleuse subtilité. Chaqu’un dans son rol, il est magnifique.
Votre commentaire il est très juste. Profond et d’une grande sensibilité. Et je suis aussi d’accord avec le très intéressant comentaire de «Liljaze» C’est bien possible de voir aussi la maque de revolte des personages, sur cet autre angle. Très subtil aussi cet analyse. Luz B
J’ai rien compris, je suis une blonde de niveau 1. La prochaine fois, prévenez moi si le film est dur à comprendre ^^’
PUTAAAAAAAAIN !
J’ai rien compris à ton commentaire lily, peux-tu le développer d’avantage ?
)))))))))))))))))))))))))))) (<- j'ai un double menton LOL)
GROS BISOUUUSSSSS(<- y en a plusieurs)A TOUT LE MONDE, JE VOUS KIFF TOUS !
J’ai vu ce film en streaming en tombant dessus par hasard il y a déjà quelque moi et ce n’est qu’après que je me suis rendu compte qu’il n’était pas sortie au cinéma, je trouve ça assez fou qu’on puisse voir des films sur internet en vf en plus alors qu’ils ne sont même pas sortis en salle…
Ah oki.
En effet, c’est assez fou. Lol
BISOUS JE T’AIME FORT.
Never let them go
Bonjour, Très bonne critique complète, précise et très sensible. Juste une petite concernant ce passage:
« Mais il est important de souligner que « Never let me go » n’est en aucun cas un film de science fiction. » Votre argumentation est de dire que l’aspect SF n’est qu’un prétexte à une histoire liée aux relations humaines. Beaucoup d’œuvres de SF sont ainsi et ce genre ne se limite pas à quelques space opera Star Wars. On trouve même au sein du Space opera des oeuvres qui au prétexte d’un univers SF, par exemple Battlestar Galactica, abordent des questions politiques ou sociales très réalistes. L’essence de la science fiction est de poser la question « que se passerait-il si? »
Concernant, Never Let me go, c’est une œuvre de Science fiction, plus précisément d’uchronie. L’uchronie détourne le passé à partir d’un point de divergence, il s’agit toujours de répondre à la question et si mais en regardant en arrière plutôt qu’en avant. Le film le présente ce point de divergence dès les premières seconde: « dans les années cinquante, l’espérance de vie passe à 100 ans.
Sur le même film, j’avais commis une petite critique, plus courte et moins réfléchie que la votre: http://lerestemeritedetredit.blogspot.com/2011/04/le-silence-des-donneurs.html
« le film tente de transmettre l’idée que la soumission est une notion entretenue à grande échelle au service d’une poignée, que sa structure de fonctionnement induit inévitablement une société de preneurs qui reçoivent sans jamais donner. » Tout à fait d’accord.
Ma propre critique du film : http://tedsifflera3fois.com/2011/07/18/never-let-me-go-critique/
J’ai adoré ce film . La critique est rès fidèle à l’esprit du film et le commentaire de Luljaze très pertinent. Ce film me semble avoir plusieurs lectures possibles et c’est ce que j’ai adoré: les protagonistes simples mortels face à un monde où ils cherchent un sens et qui ne donne pas de sursis ; le don d’organe et l’injustice de servir à d’autres ; l’aspect temporel de l’enfance insouciante et de l’adulte qui pense a son sursis ; … vos commentaires et la critique m’ont vraiment permis de mieux apprécier ce film. Merci à vous
Vous savez quoi les gens ? J’ai hais ce film tellement les acteurs jouent bien… On ne peut comprendre ce que je viens de marquer seulement si on a vu le film. Comme la critique le dit, l’histoire est insupportable par l’absence de réactions et de rébellion de la part de Kathy, Ruth et Tommy ! C’est incroyable comme il est bon ce film pour vous mettre mal à l’aise et vous perturbez ! L’histoire est bouleversante, trop à mon goût. Ce film va me marquer à vie, moi qui regarde toujours des films signés Disney, qui finissent toujours bien.
J’ai pas trop compris de quoi parlait ce film – »
…je trouve ce commentaire très juste. Merci
J’ai trouvé ce film bouleversant et construit avec une délicatesse remarquable et terrifiante à la fois. La sensation d’écrasement face au destin est parfaitement rendue, les acteurs sont parfaits. J’apprécie votre analyse mais vous faites une erreur sur Kathy et les revues erotiques, l’explication est donnée dans le film entre 1h10 et 1h12 environ.
JP
j’ai trouvé cette critique vraiment excellente,l’analyse est fine et pertinente, mais en lisant les commentaires je trouve que lulijaze est allée « plus loin » encore dans le sens de ce film et ce de façon très juste. Il y à une autre idée, qui apparaît très clairement aux derniers instants du film; « je me demande si notre vie à été si différente de celle des personnes que nous sauvons. Nous terminons tous.Peut être qu’aucun d’entre nous ne comprend réellement ce qu’il a vécu, et que personne n’a le sentiment d’avoir eu assez de temps ». C’est ce qui fait que le film est si poignant, c’est cette remarque d’une sublime sagesse, si humaine. Il n’y à aucune différence entre Kathy, Tommy, Ruth et les personnes qu’ils sauvent: tous manqueront de temps, et leur vie à la même valeur, le même sens car la même fin. La vie n’a de sens que parce qu’elle à une fin, et l’acceptation résolue de cette vérité par Kathy est insoutenable car elle est criante de sagesse, et vérité à laquelle il nous est si difficile de nous confronter. Ce film nous montre avec une subtile pudeur, sans jamais le dire mais avec d’autant plus de force qu’aucune vie n’a plus de valeur qu’une autre, que personne n’échappe à son terme, et que c’est ce qui définit notre condition d’humain. J’ajouterais une autre idée que je n’ai pas vue forcément développée et qui n’apparaît peut être qu’en filigrane: avoir une âme, c’est éprouver des sentiments, selon les « humains » dans ce film… l’être humain est donc défini par sa condition de mortel, mais aussi sa capacité à éprouver ces sentiments complexes que nous suivons au long du film: l’amitié, la jalousie, le désir, le désespoir, la résignation, et enfin l’amour. Le destin des personnages nous est intolérable car ils ne se révoltent pas contre leur condition alors qu’ils sont humains, qu’ils nous appairassent grâce aux émotions qu’ils ressentent, à leurs sentiment comme plus humains que ceux qui le prétendent.
Bref: ce film est un chef-d’oeuvre, d’une justesse , d’une sagesse remarquables. La critique de la mise en scène est excellente, de même que l’analyse du caractère des personnages; je suivrais avec plaisir les prochaines critiques!
Un film poignant, c’est vrai. L’émotion me noue encore la gorge. Un des éléments les plus dramatiques est ce désir de vivre, d’aimer et d’être aimé alors que la fin approche, de façon inéluctable. Un sentiment que doivent sans doute connaître celles et ceux qu’on sait condamnés par la maladie. Face à cela, il y a de multiples manières de réagir et chacun des personnages illustre une voie différente en effet.
Ce que je trouve également percutant, c’est l’absence de révolte non seulement des « clones » mais de l’humanité toute entière. La dernière rencontre avec l’ancienne directrice et « Madame » n’est pas seulement terrible par la passivité apparente du couple, mais aussi par ce sentiment d’impuissance et d’étrangeté témoigné par les 2 enseignantes : « Pauvres créatures. J’aurai aimé faire quelque chose pour vous. » dit Madame en touchant la joue de Kathy. J’ai trouvé cette réplique terrible : non seulement, malgré toutes les « preuves » qu’elles ont pu collecter, elles refusent de voir l’âme des clones ou, devant l’apport « vital » que ces clones ont apporté, acceptent elles aussi l’horreur. En l’écoutant, je me suis dit : « Mais tu pourrais aussi te révolter, mener un mouvement de libération de ces êtres de chair et de sang. » La fatalité vécue par les clones n’est que peu de chose devant la fatalité que le reste de l’humanité partage. Et qui renvoie à nos fatalismes d’aujourd’hui devant la souffrance que vivent de nombreux individus et peuples face à des inégalités croissantes. Pour reprendre mon tout 1er paragraphe, le roman imagine une société où, pour éviter de vivre la souffrance et le deuil, les humains reportent ceux-ci sur d’autres qu’ils définissent comme inférieurs. Un mécanisme qui est terriblement présent dans ce monde où le travail ouvrier est étendu à des pays entiers loins de nous, où les plus pauvres souffrent en premier des conséquences d’un réchauffement climatique initié par les plus riches, etc.
Par rapport au dernier commentaire (Audrey-Hep), oui, Kathy a une certaine sagesse. Mais c’est la sagesse d’une personne en sursis, qui n’attend que de rejoindre son aimé dans le néant. C’est une sagesse mortifère. Car le sens de la vie réside, nous dit le film, dans le prix que nous accordons à nos propres vies et à celle des autres. En ce sens, Ruth est allée plus loin que ses amis : elle a agi d’abord par jalousie, enfermant le trio dans des relations trompées, avant de chercher la rédemption et de révéler la force de l’amour qui unit Kathy et Tommy. Cette rédemption est en même temps tragique : en permettant à ses amis de goûter un bonheur d’autant plus profond qu’il est fugitif, elle boucle son existence dans cette solitude qui n’a cessé de la hanter.
Drames collectifs, drames individuels, force des sentiments, Never let me go est un film terriblement touchant, et dont la mélancolie résonne puissamment en nous. Puisse cette mélancolie être éphémère…
Bonjour,
J’ai lu le roman et vu le film et bien que vous le résumez magnifiquement bien, vous oubliez de mentionner une chose primordiale qui fait qu’à la fin du film nous nous sentons pris au même piège que les personnages: LA MORT !
Ils naissaient à part dans un collège qui les prépare à un « destin » au quel ils n’imaginaient même pas échapper: Nous naissons avec la condamnation à mort et aucun de nous ne s’imagine pouvoir y échapper et nous sommes tout aussi « soumis » qu’eux à cette condition…
Il s’imaginaient avoir une prolongation à leur existence et c’est exactement ce que la religion (que nous avons inventé)voudrait nous faire croire. Ce parallèle devient clair lorsque vers la fin du film l’un des personnages dit » de toutes manières nous devons tous mourir »
Chaque « don » qui les affaiblissait pouvait être comparé à la vieillesse qui nous détériore et mutile … et tout comme eux…nous nous inventons un monde d’illusions pour ne pas voir la vérité en face…celle qui nous a donné la vie, nous a aussi condamnés à mort et la réalité est plus atroce que le film, on n’as pas envie de l’entendre ni d’en faire l’analyse … j’espère d’ailleurs ne pas vous avoir découragé avec mes commentaires
@ L’auteur de l’article,
Super résumé pour ceux qui n’ont pas totalement compris le film
@ Luljaze et Antonio,
Vous avez une approche du livre/film juste et intéressante…
Ce qui est incroyable dans ce film, c’est qu’on s’attend finalement à une explication du comment pourquoi? Une brève sensation de déception lors de sa fin… Mais avec un peu de recule, on comprend que ce n’était pas le but de cette histoire: on nous force à réfléchir un peu plus profondément. Chaque détail du film est précieux.