[Critique] A Dirty Carnival (Biyeolhan geori) de Ha Yu
On n’a de cesse de vous faire l’éloge des films noirs coréens, pépites incontestables du genre et « A Dirty carnival » ne déroge pas à la règle.
Quatrième réalisation de Ha Yu (à qui l’on doit l’excellent « Spirit of Jeet Kune Do »/ « Once upon a time in a high school« ) le film est resté inédit en salle en France mais est disponible en dvd chez EuropaCorp depuis le 20 mai 2009.
Il aurait pu s’intituler « Chronique d’un mafieux d’un autre temps au pays du matin calme ».
De facture classique dans son traitement, il offre cependant des particularités quant à sa narration qui sont typiquement coréennes. En mêlant adroitement le romantisme au polar sombre, en enchaînant combats de rue, trahisons et fausses allégeances, il est un divertissement de très bonne facture.
Le personnage principal incarné par Cho In-Seong (que les fans de cinéma coréen n’ont pas pu oublier pour sa prestation dans « A Frozen Flower« ) n’a rien de manichéen.
Il faut souligner le choix habile du réalisateur d’un acteur au visage doux afin d’incarner un mafieux pétrit d’ambition et à la violence parfois monstrueuse.
Mais si son corps agit cette violence, sa sensibilité envers sa famille comme la femme qu’il aime illustre cette ambivalence qu’il exprime physiquement.
Le contexte dans lequel évolue le personnage permet de mieux appréhender son choix de vie à défaut de le partager. Les petits arrangements des édiles avec la pègre sont quotidiens, et celle-ci prospère avec pour seul obstacle la rivalité des autres gangs.
Ainsi la réalisation plus proche de la mise en scène des films d’action que des polars, sera rythmée par beaucoup de scènes de combats de rue et de violences entre gangs rivaux jalonnant le film pour mieux nous donner à voir un quotidien qui n’a rien de glamour contrairement à bons nombres de films sur ce thème.
Il n’est pas question ici de poser le héros comme un homme n’ayant pas eu d’autre choix mais plutôt d’avoir choisi la facilité pour répondre à des besoins financiers et une ambition telle qui ne pouvaient être satisfaites qu’en empruntant la voie de l’illégalité.
Pressé par devoir par les besoins de sa famille sur le point d’être expulsée et où l’absence de père joue aussi un rôle prépondérant, Ha Yu nous décrit une situation fertile à la dérive vers la délinquance de son héros.
Et en dévoilant sans ambages les parts sombres comme les failles de cet ange noir que l’ambition va finir par détruire, le cinéaste se soustrait à une prise de position radicale vis-à-vis de son héros qui permet au spectateur de se faire sa propre opinion.
Les seconds rôles offrent au film toute la dimension nécessaire pour le décanter du registre du pur film de mafieux permettant de développer, via les liens qui les unissent au héros, des horizons différents, d’autres réalités que celle du quotidien de la pègre et surtout de dévoiler la part d’humanité d’un personnage en décalage avec son siècle.
Parmi eux, deux protagonistes jouent un rôle majeur, permettant de révéler, entre autre, les modalités de fonctionnement de la mafia sud coréenne.
Dans un premier temps, l’ami d’enfance retrouvé, Min-ho, qui aspire à devenir réalisateur en proposant un film sur la pègre et c’est en son ami qu’il voit le matériau idéal pour étayer de réalisme un scénario que les producteurs lui ont toujours refusé car jugé jusque là sans envergure.

Le traitement de ce personnage tant au niveau de ses démarches pour aboutir à la réalisation que l’amitié qui l’unit au héros sont intéressants.
En effet, on ne peut s’empêcher de penser à Ha Yu, le réalisateur, en observant ce protagoniste fort de son désir de réalisme doublé d’une certaine fascination à l’égard de cette pègre qui, s’il ne défend pas les actes, semble les comprendre au regard d’une société qui laisse peu de place aux entrepreneurs honnêtes.
Comme si la corruption des hiérarques conduisaient irrémédiablement à ne pouvoir choisir que deux voies : la légalité confinant à un horizon peu rayonnant ou l’illégalité et ses compromissions.
Même si l’approche est à ce niveau elliptique, Ha Yu illustre bien que le problème des mafias est qu’elles appartiennent à un groupe qui se pose
comme « la » famille suprême. Prépondérante à celle du réel. Et en gravissant les échelons, Byung-Doo voit irrémédiablement les siens subir les risques de son ascension.
Force est de constater aussi que l’auteur décrit particulièrement bien la hiérarchie de la pègre sud coréenne et les étapes nécessaires à l’ascension qui passe souvent par le crime comme acte d’allégeance et de loyauté à un chef, par essence, impétueux.

Les coups bas comme les trahisons irrémédiables dans cet univers nourrissent les gangs qui sont une famille tenue par un chef, qui lui même à un supérieur dont il doit servir les intérêts et ne jamais mettre en péril une couverture de citoyen modèle.
Aussi, en aidant son ami et en lui divulguant des informations que l’omerta de la pègre interdit de partager avec les non initiés, il réalise concrètement le mur de séparation qui doit exister entre le monde qu’il a choisi de rejoindre et celui des non-mafieux. Le sens même du titre du film » A dirty carnival » prend tout son sens : si la vie d’un gangster est analogue à un bal des masques, « un sale carnaval », il ne faut jamais laisser tomber le costume qui voile le personnage qui se cache derrière.
Et il entre alors dans une spirale infernale où il va devoir choisir. Et ce dilemme mettra en branle sa famille, ses amis et son statut au sein même du milieu.
Autre personnage intéressant, la jeune femme dont le héros a toujours été épris depuis l’enfance, Hyun-joo.
C’est dans ses yeux qu’il réalise que la voie qu’il a choisi ne peut lui offrir une vie amoureuse à laquelle il aspire.

Evidemment, rien de bien original jusque-là, néanmoins c’est dans les mises en relief des seconds rôles que le cinéaste arrive à mettre en avant la singularité de son héros finalement plus sensible et inadapté à un nouveau code de conduite de la pègre avec lequel il est en porte à faux via sa vision obsolète.
Peut-être est ce à chercher du côté de l’absence du père et de ce désir de trouver dans une structure pyramidale hiérarchisée, un modèle de vie que sa famille plombée par la misère, la santé déclinante de la mère et un frère sur la mauvaise pente, poussent à idéaliser.
Bien que la fin soit quelque peu convenue dans le traitement mélodramatique et non pas le message final, contrastant avec la magistrale scène d’action rythmée et nerveuse qui la précéde, on retiendra surtout le triste regard porté par Min-ho sur un univers dont les héros se brûlent les ailes pour des valeurs qui n’ont finalement plus lieu d’être.
Fasciné qu’il était par ce monde, il en découvre avec effroi la cruauté et l’absence totale de fraternité qu’il croyait pourtant intrinsèque à la fonction comme
son ami. On est très loin de la vision romantique d’un Scorsese et c’est l’effondrement des illusions.

Et le film de s’achever pertinemment sur le souvenir de cette phrase que Byung-Doo avait prononcé en conseillant son ami quant à l’écriture de son scénario :
« Dis au public, que nous les gangsters, quand on donne notre vie c’est par loyauté ».
A noter qu’Hollywood, une fois encore, a acheté les droits du film afin de l’adapter. La réalisation devrait voir le jour cette année.
Note du film :





Titre : A Dirty Carnival
Année : 2006
Réalisateur : Yu Ha
avec In-Seong Jo, Ku Jin
Titre original : Biyeolhan geori
Long métrage sud coréen
Genre : Drame, Polar
Durée : 141 min
Synopsis :
Byung-Doo officie sous les ordres de Sang-cheol, second du Président Hwang, pour le compte duquel il dirige un gang et se charge de récupérer des créances par tous les moyens. Lassé d’attendre une ascension toujours atermoyée par un supérieur manipulateur,et pressé d’aider sa famille, il saisit une opportunité.
Lorsque Hwang lui propose d’exécuter un procureur gênant, ce dernier n’hésite pas une seconde …








2 Commentaires
Excellente analyse du film. Dommage que ce film soit très peu voir inconnu en france car ce film est tout simplement un bijou coréen. Jai vu pas mal de films coréens mais celui-ci est certainement le meilleur film coréen que j’ai vu avec Frères de Sang.
Etant un grand fan de films de mafieux, j’ai en regardé un paquet que ce soit américain ou asiatique, mais j’avoue que celui-ci m’a vraiment marqué. Car contrairement aux autres films, le héros, cherche à etre un jeune comme tous les autres, c’est-à-dire qui à des amis et qui aime une femme qui n’a rien à voir avec le monde de la pègre.
C’est ça qui est génial dans ce film, alors que dans les autres films, le héros, dès lors qu’il entre dans la mafia, cherche par tous les moyens d’avoir le pouvoir ultime, byung doo, lui cherche à s’en sortir.
Le scénario est vraiment excellent. On assiste à la vie d’un mafieux « sentimental » et on se laisse rapidemment embarquer par cette histoire. La mise en abime d’un film sur la pègre dans un film sur la pègre est original. Les combats sont vraiment marquantes dont le combat dans la boue ainsi que la scène finale qui sont vraiment très bien réalisé. Et quelle twist end surtout !
Mais le film en lui-même est vraiment génial et sérieux, malgré que le film dure 2h20, on ne pas du tout le temps passé.
Un des meilleurs polar asiatiques que j’ai vu, en tout dans mon top 3. Je met sans problème un 5 sur 5. Fan de films asiatique, celui là faut pas le rater !! Ca fait plaisir en tout cas, de voir une belle analyse du film et voir que je suis pas le seul à aimer ce film !!